🌧️ Chroniques de la Vy des Braconniers de Sel Par N.Clerc et Copilot
En cette année de grâce mil quatre cent vingt-deux, une pluie lourde et sourde s’abattait sans relâche sur le petit hameau helvète de Fleur-du-Val, enclave de trois cents âmes blottie entre forêts sombres et pâturages détrempés. Les nuées grises, suspendues comme de mauvais augures, chargeaient l’air d’une inquiétude sourde. Les villageois allaient tête basse, la boue jusqu’aux chevilles et le cœur lourd — car le sel, cette denrée plus précieuse que l’argent, manquait cruellement.
Dans tout le royaume, l’or blanc était âprement convoité. Seigneurs et hautes gens en possédaient coffres pleins, mais le pauvre peuple, lui, devait lutter, supplier ou se battre pour en obtenir ne serait-ce qu’un grain. Mais, dans ce coin reculé du monde, certains braves — ou peut-être brigands, selon qui racontait l’histoire — avaient le courage de braver les édits royaux.
On les appelait les Porte-Sel de la Vy.
Ces hommes et femmes aux cœurs ni tout à fait nobles, ni tout à fait noirs, connaissaient les chemins de traverse serpentant derrière les collines de Buttes, un sentier secret que nul collecteur du roi n’osait emprunter. À la lueur des torches vacillantes, ils transportaient des sacs de sel en contrebande, déjouant les patrouilles, les chiens du bailli, et parfois même la trahison d’un voisin trop bavard.
Mais la fortune n’était pas toujours clémente. Bien des Porte-Sel avaient fini dans les sombres geôles du roi, ces prisons où l’humidité rongeait les os et où l’on oubliait les saisons. D’autres disparaissaient dans la forêt, happés par la brume, comme si la montagne elle-même les avalait.
Pourtant, ce soir-là, une rumeur courait de chaumière en chaumière : la caravane de la Vy avait réussi son passage. Les contrebandiers, trempés mais victorieux, rentraient au village avec des sacs si bien remplis qu’on les aurait crus gonflés par miracle.
Alors, comme si les cieux eux-mêmes voulaient finalement sourire au petit peuple, la pluie cessa d’un coup, dévoilant une lune ronde et claire. Et, dans la grande place de terre battue, le miracle eut lieu : les fumets de soupe retrouvaient leur parfum, les viandes reprenaient saveur, les mets les plus frugaux devenaient festins.
Dans un éclat presque irréel, le village tout entier se mit à danser.
On alluma des torches en cercle, les enfants tourbillonnaient, les ménestrels raclaient leurs vielles et soufflaient dans leurs chalumeaux. Les PorteSel furent portés en triomphe, acclamés comme des héros et des bienfaiteurs. Les visages se décrispèrent, les épaules se redressèrent, et pour la première fois depuis des lunes, le rire du peuple résonna jusqu’aux pins des hauteurs.
Et l’on dit qu’à Fleur-du-Val, ce soirlà, il y eut tant de joie qu’on en oublia même la misère. Car un peu de sel dans les épinards… … peut rendre le sourire à tout un village.
Épilogue — Des braconniers de la Vy… à la Fête du Sel
Les siècles ont déroulé leur longue tapisserie depuis l’époque des PorteSel. Les chemins boueux se sont mués en sentiers forestiers paisibles, les geôles du roi ne sont plus que des pierres moussues, et le village de Buttes s’est doucement transformé, sans jamais renier l’esprit têtu de ses ancêtres.
Pourtant, dans l’air des montagnes, lorsque souffle le vent d’automne, certains jurent entendre encore le murmure des anciens contrebandiers : le craquement des bourrasques dans les pins imitant le pas pressé de ceux qui transportaient l’or blanc, et le tintement lointain d’une écuelle rappelant les festins improvisés du peuple libéré de la famine.
Car la mémoire des PorteSel n’a jamais disparu. Transmise d’âtre en atelier, de grandmère en enfant, elle a survécu aux guerres, aux hivers trop longs et aux temps modernes. Et aujourd’hui encore, chaque année, le premier week-end de septembre, les habitants de Buttes et des villages alentours rendent hommage à ces héros de l’ombre.
On appelle cela : la Fête du Sel.
Durant trois jours, les rues se transforment en marché rieur, les étals débordent de mets parfumés, les artisans perpétuent les gestes anciens, et les musiciens font résonner leurs notes comme le faisaient jadis les ménestrels autour des feux de fortune. Les enfants courent avec des sacs de toile symboliques, rejouant les aventures d’autrefois, tandis que les anciens racontent — toujours avec un clin d’œil — comment leurs aïeux auraient trompé la vigilance du bailli.
Et lorsque le soleil se couche derrière les collines de Buttes, que les lumières s’allument et que la grande foule se rassemble pour danser, c’est comme si le passé et le présent se donnaient la main.
On dit même qu’à cet instant, au milieu des rires, des chansons et du parfum des mets salés, les PorteSel de la Vy reviennent parmi nous, non pas en chair et en os, mais dans l’esprit joyeux d’un peuple qui n’a jamais cessé de célébrer liberté, courage… et gourmandise.
Ainsi perdure la légende. Ainsi vit encore la mémoire d’un village de trois cents âmes devenu, une fois par an, le royaume du sel et de la joie.
Pourquoi une fête du Sel ?
On fête la moisson et le pain ; on exalte la vendange et le vin ; pourquoi pas le sel, sans lequel l’homme ne saurait vivre et dont l’absence prive l’aliment de toute saveur ? Cristal commun, certes, mais denrée précieuse qui a fondé la puissance de qui en contrôlait la source, le transport et la distribution. Depuis les salines marines, les mines, les saumures issues des roches, des voies ont divergés vers le reste du monde, pour livrer ce condiment unique, comme il y avait des routes de la soie ou des épices. Buttes se trouve sur l’une de ces routes du sel qui, de Franche-Comté voisine, ravitaillaient le pays neuchâtelois. Quartier la Tente, dans sa description de notre commune, dit ceci : » A peu de distance du village, sur la route de Longeaigue, se trouve le point de départ de l’ancienne route de la Côte-aux-Fées. Cet ancien chemin, assez roide, étroit et rocailleux, abandonné aujourd’hui, a dû être un passage très fréquenté. Ce singulier chemin porte le nom de Vy Saulnier (chemin du sel) et, d’après une tradition assez accréditée, il servait à conduire le sel importé de France en Suisse, à l’époque où La Vouivre rendait trop dangereuse la route plus directe et plus commode, qui descend des Verrières à St Sulpice. » Une Vouivre n’est qu’un dragon légendaire, mais la mémoire populaire des Butterans a conservé le souvenir d’une » Vy Saulnier « . Même si les cartes officielles ignorent ce nom et si les opinions l’attribuent soit au chemin nommé » les Vys « , soit au passage de » l’Echelier « , il est certain que le transport du sel passait par notre village. L’imagination pourrait interpréter l’allusion à la Vouivre, comme l’existence d’une voie détournée propice aux contrebandiers, les » Faux-Saulniers « , gens éminemment sympathiques au bon peuple, puisqu’ils soustrayaient leurs marchandises à la taxe de la gabelle qui a enrichi tant de rois et de seigneurs. Pourquoi quelque persifleur n’aurait-il pas affublé les gabelous du Haut de la Tour du sobriquet de » vouivre « , ce serpent ailé au souffle empoisonné ? Quoiqu’il en soit, la position de notre village sur le passage de Suisse en Franche-Comté et en Bourgogne, justifie pleinement l’organisation d’une grande FÊTE DU SEL, qui se renouvelle chaque année, le premier samedi de septembre. Par-dessus les crêtes jurassiennes, ce sera aussi un signe d’amitié à une région proche, avec laquelle, de Lons-le-Saunier à Salins, nous avons été liés par le sel de la terre.François Matthey, membre fondateur